
Catégorie LU POUR VOUS.
Publié le 26 août 2006 par Henri-Blaise N’damas.
Mise à jour le samedi 26 août 2006
Du 10 au 13 août dernier, une mission du Réseau Afrique Presse (Resap) a séjourné à Bangui, la capitale de la République centrafricaine (Rca).
Propos recueillis par Emmanuel Gustave Samnick, à Bangui C’est un pays encore marqué par les nombreux troubles politiques qui ont émaillé sa vie ces quarante dernières années que ce groupe journalistes africains a visité.
Dans la capitale, les impacts des balles échangées lors des derniers coups d’Etat ou tentatives de coup d’Etat sont bien visibles sur certains bâtiments, ce qui rend encore plus triste le visage de l’un des pays les plus pauvres d’Afrique et du monde. L’ancienne résidence de l’ex chef d’Etat, le général André Kolingba, sur la berge du fleuve Oubangui, a été complètement détruite et c’est un papayer qui côtoie désormais les herbes sauvages dans ce qui était la cour principale.
Et pourtant, dans cette grisaille qui semblait congénitale aux yeux de certains, pointent désormais quelques éclaircies. Les lampadaires allumés sur l’avenue Barthelemy Boganda et les feux de signalisation de rigueur 24h sur 24 sur toutes les artères bitumées de Bangui portent témoignage de cette lumière qui efface progressivement les ténèbres. Les sociétés de téléphonie mobile ont pignon sur rue, et dans le célèbre bar-dancing "Mbilé" les jeunes se marchent quasiment sur les pieds le samedi soir.
C’est que la Centrafrique est sur la voie d’un certain renouveau, depuis que le président François Bozizé, arrivé au pouvoir par un coup de force le 15 mars 2003, a été légitimé par les urnes lors de la présidentielle couplée aux législatives du 8 mai 2005.
Après ce retour à l’ordre institutionnel, Bozizé Yangouvonda a nommé, le 13 juin 2005, un agronome aujourd’hui âgé de 59 ans, pour diriger le nouveau gouvernement. Elie Doté est de cette génération de Premiers ministres africains plus économiques que politiques issus des institutions financières internationales, puisqu’il était en service à la Banque africaine de développement (Bad) depuis 1980, après avoir passé six années seulement comme fonctionnaire au ministère de l’Agriculture de son pays. Il évoque, dans cet entretien avec notre envoyé spécial à Bangui, les espoirs de relance d’un pays au sous-sol riche mais à la pauvreté endémique, la question de de l’insécurité aux frontières, l’intégration en Afrique centrale et les réformes institutionnelles en Rca.
Le 8 août 2005, en prononçant votre discours de politique générale devant les députés, vous aviez brossé un tableau très sombre de la situation sociale et économique en République centrafricaine. Après un an d’exercice, qu’est-ce que votre gouvernement y a changé ?
Les résultats déjà obtenus sont très encourageants. Si je prends un secteur comme la santé où le gouvernement avait lancé une campagne de vaccination contre la rougeole et la poliomyélite, les résultats ont dépassé nos prévisions : grâce à nos partenaires tels que l’Oms, nous avons atteint 100% de couverture vaccinale contre les 80% attendus.
Sur le plan social, nous avons hérité d’une lourde dette salariale, avec plus de 26 mois d’arriérés dus aux fonctionnaires et agents de l’Etat. Nous avons commencé à apurer ces arriérés, mais surtout nous assurons désormais le paiement régulier et mensuel des salaires. Le recensement opéré à la Fonction publique a aussi permis de démasquer de nombreuses fraudes et de fonctionnaires fantômes. Cette opération de nettoyage du fichier solde a permis de réaliser des économies d’environ 700 millions de Fcfa sur la masse salariale mensuelle.
Il faut dire aussi que si nous avons pu payer les salaires tous les mois, c’est parce que nous avons réussi le pari de mieux recouvrer les recettes de l’Etat : nous avions prévu une augmentation de 33% et on en est à plus de 37% !
Quelle place tient le guichet unique des Douanes centrafricaines que le gouvernement a installé à Douala, au Cameroun, dans cette augmentation des recettes ?
Les résultats du poste douanier de Douala sont probants, avec environ 600 millions de Fcfa de recettes par mois. Notre objectif de un milliard de Fcfa de recettes douanières devrait être rapidement atteint avec l’ouverture des trois guichets envisagés. Même si les autres postes douanaiers en Centrafrique fonctionnent, Douala reste la principale porte des marchandises qui entrent dans notre pays, plus de 80% du trafic. C’est pourquoi nous allons encore améliorer le fonctionnement de cette antenne pour continuer à accroître les recettes de l’Etat.
En termes d’infrastructures de base, et pour un pays continental comme la Rca, pourquoi ne pas avoir un programme plus ambitieux que "l’amélioration de la practicabilité" de certains axes routiers tels que Baoro-Bouar-Garoua Boulaï qui relie votre pays au Cameroun ?
Ce que nous avions prévu était en fonction des moyens que nous pouvions débloquer. Evidemment, l’axe Baoro-Bouar-Garoua Boulaï est très important pour l’économie centrafricaine puisque c’est par là que passent les marchandises dédouanées au port de Douala. Il s’agissait d’abord d’améliorer ce qui est existant. Maintenant, cette route va être finalement bitumée, parce qu’elle est déjà prise en charge par le financement attendu de nos partenaires de l’Union européenne.
Avec la stabilisation de la question salariale, le climat social est-il définitivement apaisé au point de poursuivre les réformes engagées ?
Il est clair que sans l’apurement des arriérés de salaires, nous ne pourrons pas avancer. Nous avons trouvé une dette salariale de 66 milliards de Fcfa que nous avons ramené à 57 milliards. C’est encore trop lourd pour être supporté par le seul budget de la Rca. Nous trouverons néanmoins une solution locale à ce problème, mais avec l’appui des partenaires privés et de la Banque mondiale qui nous ont déjà approchés.
Cela dit, si nous avons pu travailler dans une relative sérenité jusque là, c’est parce que le gouvernement a misé sur le dialogue social. Avec les syndicats, nous n’avons éludé aucun problème, même la douloureuse question des arriérés de salaire. Nos partenaires nous ont compris et nous facilitent la tâche.
Il y aurait des remous au niveau du programme de réinsertion des anciens rebelles, baptisé Contrat désarmement démobilisation réinsertion (Ddr)...
Disons que nous sommes encore à la phase d’information. Il s’agit de reconvertir les anciens combattants dans des métiers légaux et productifs. C’est un processus qui s’intègre dans la stratégie globale de relance de notre pays. Il ne faut pas attendre des résultats spectaculaires immédiatement. Nous assurons bien la formation de ces anciens combattants à de nouveaux métiers, mais le vrai problème qui se pose est de leur trouver des débouchés ou des crédits à la réinsertion, ce qui n’est guère évident.
Certains de ces anciens rebelles se recyclent plutôt dans le banditisme. Quel plan préconisez-vous pour assurer la sécurité dans les frontières avec le Tchad et le Cameroun où sévissent les coupeurs de route ?
La sécurité à nos frontières est un véritable fléau. A l’intérieur du pays, il y a une nette amélioration de la sécurité, qui est passée du stade 3 au stade 2 dans la classification du système des Nations-Unies, grâce en partie à l’appui de la force du maintien de la paix de la Cemac . Mais c’est vrai que les coupeurs de route continuent de sévir et nous avons près de 45.000 Centrafricains installés dans le sud du Tchad parce que fuyant l’insécurité. La lutte contre ces bandes armées ne peut être efficace que si elle est concertée avec les pays voisins. A ce sujet, soulignons que le gouvernement a renforcé sa coopération militaire avec les voisins camerounais et tchadien.
D’une manière générale, croyez-vous à l’intégration régionale en zone Cemac ? Peut-on à nouveau traverser sereinement l’Oubangui pour se retrouver en Rdc ?
Nous croyons aux vertus de l’intégration, et pas uniquement parce que nous sommes un pays enclavé. Nous sommes persuadés que sans la cohésion sous-régionale, nous ne pourrons pas développer notre propre pays. Nous croyons à la Cemac. Et la Rca est sans doute le pays de la sous-région le plus avancé dans l’acceptation des autres.
Avec notre grand voisin la Rdc, nous voulons aussi que les relations soient saines et simples. Les événements de mars 2003 sont passés [Ndlr : les hommes de Jean-Pierre Bemba dont le fief Zongo est de l’autre côté avaient traversé le fleuve pour prêter main forte au régime Patassé qui fut néanmoins évincé par les troupes de Bozizé] et la Rca est dans une phase de relance et de reconciliation tous azimuts. Oui, vous pouvez traverser de l’autre côté du fleuve ; seulement êtes-vous sûr que, là-bas, l’on vous laissera revenir par ici ?
Où en êtes-vous avec les réformes institutionnelles ?
Toutes les institutions sont déjà en place et fonctionnent normalement. A l’Assemblée nationale, il y a une majorité, et l’opposition fait entendre sa voix comme il se doit. Le gouvernement échange régulièrement avec tous les partis politiques.
Le médiateur de la République a été nommé en la personne du professeur Abel Goumba. Il ne s’agit pas d’un gadget mais d’un vrai instrument de la démocratisation. Les gens se plaignaient tout le temps des abus de l’administration. Eh bien, il fallait quelqu’un de non partisan entre le contribuable et les gouvernants. C’est le rôle du médiateur. Et c’est ce dernier qui a préparé les textes régissant le Conseil nation de la médiation.
On dit que la Rca est un petit scandale géologique parce que son sous-sol est riche mais le pays n’en profite pas. Où en êtes-vous avec la réforme du secteur minier ?
Nous sommes déterminés à lutter contre la fraude qui limite le recouvrement des recettes issues de ce secteur. Sur les mines centrafricaines (diamant, or, etc) aujourd’hui, l’Etat ne gagne pas grand chose : à peine 1,5 milliard de Fcfa par an alors que les déclarations faites à Anvers avoisinent 30 milliards ! Le gouvernement a donc créé une police spéciale pour sécuriser nos mines, laquelle est rattachée directement au ministère des Mines. Nous sommes associés dans cette direction avec une entreprise sud-africaine qui a plus d’expérience en la matière. Mais il n’y a pas que les mines qui souffrent d’une exploitation sauvage : la Centrafrique est un pays pillé ; le bois , le coton sont aussi la proie des fraudeurs...
Quelles perspectives se présentent donc à votre pays ?
Si le gouvernernent s’est engagée dans cette voie de l’assainissement, c’est parce qu’il y croit fermement. Je dis à tous nos partenaires qu’investir en Rca, c’est du gagnant-gagnant ! Mais nous voulons de vrais investisseurs qui peuvent par exemple prendre le risque d’investir 10 millions de dollars pour prospecter le pétrole centrafricain. Parce que je suis persuadé que nous avons du pétrole, entouré que nous sommes de pays producteurs de pétrole. 470 indices minéraliers ont déjà été repertoriés dans tout le pays, mais pas encore évalués. C’est dire que la Centrafrique offre beaucoup d’opportunités d’investissements.
A mes compatriotes, je dis que nous comptons sur tout le monde. Avec les hommes que nous avons (+ de 60% de jeunes), nous pouvons réussir un changement véritable. La sécurité revient ; on peut à nouveau se balader librement à Bangui. Les gens reprennent espoir. D’ici la fin de l’année, les 16 préfectures seront conncetées à la téléphonie mobile. Cela fait 46 ans qu’on tourne en rond. Et en un an, le nombre de réformes entamées et réussies est unique au monde. C’est encourageant pour repartir du bon pied.
Source : http://www.quotidienmutations.net/
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