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(Le Figaro) L’ Afrique, l’émigration, l’exode des cerveaux et le développement

Catégorie LU POUR VOUS.
Publié le 8 décembre 2005 par Henri-Blaise N’damas.
Mise à jour le jeudi 8 décembre 2005

Le sommet France-Afrique, qui a conclu hier ses travaux à Bamako, avait choisi pour thème une problématique qui, pour la première fois dans l’histoire de ces grands-messes rituelles, n’est ni strictement politique ni étroitement économique : « La jeunesse africaine, sa vitalité, sa créativité, ses aspirations. »

On aurait aussi bien pu dire « La jeunesse africaine et ses problèmes. » Car sur un continent dont 60% de la population ont moins de 25 ans, il n’est pas un seul pays qui ne se pose d’angoissantes questions sur sa jeunesse.

Pour l’essentiel, le drame des jeunes Africains s’explique par un simple constat : leurs pays sont incapables, soit de leur ouvrir l’accès à des études supérieures ou à une formation professionnelle de qualité, soit de leur offrir des emplois et donc des rémunérations en rapport avec les diplômes qu’ils ont pu obtenir, chez eux ou à l’étranger.

Un récent rapport de la Banque mondiale cite des chiffres tellement accablants que le président de la Commission de l’Union africaine, l’ancien chef d’Etat malien Alpha Oumar Konaré, appelle les Nations unies à la tenue urgente d’états généraux de l’émigration. Selon ce document (1), ils étaient environ 1 800 Africains qualifiés (universitaires ou cadres) à émigrer chaque année, entre 1960 et 1975. Ce chiffre a triplé entre 1975 et 1984, puis décuplé pendant la période 1985-1990 pour atteindre aujourd’hui quelque 20 000 départs. Ainsi, le problème de la fuite des cerveaux est-il l’un des principaux qui se posent à l’Afrique d’aujourd’hui. Il est un défi que l’Afrique, au fond, se lance à elle-même.

Or, il ne fait aucun doute que les performances des nations dépendent d’abord de la valeur des femmes et des hommes qui les composent.

En exerçant de hautes fonctions publiques dans mon pays, la République centrafricaine, j’ai pu constater que l’un de ses plus graves problèmes était le nombre insuffisant de cadres qualifiés et compétents pour une gestion efficiente de l’administration, que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’agriculture ou de la diplomatie. De même, ces cadres qui manquaient à l’administration faisaient-ils défaut dans le secteur privé.

Même les métiers techniques dits « de masse » (menuiserie, plomberie, maçonnerie ou électricité) manquaient de professionnels qualifiés. Alors que j’exerçais les fonctions de ministre des Finances, puis de premier ministre, chef du gouvernement centrafricain, de janvier 1999 à avril 2001, j’ai eu le sentiment que mes compatriotes de l’extérieur ne cherchaient guère à se rendre utiles à leur pays, malgré les sommes énormes que l’Etat avait dépensé pour leur formation. J’ai donc imaginé, en janvier 2000, d’aller à leur rencontre afin de leur expliquer à quel point leur niveau de formation et leur expérience multiforme de l’étranger pouvaient se révéler enrichissants pour leur pays. Je ne manquais d’ailleurs pas d’arguments, en l’occurrence toute une batterie de mesures avantageuses sur les plans administratif et fiscal que le gouvernement centrafricain était prêt à mettre en place pour faciliter leur retour.

Je me suis beaucoup démené pour cette cause, essentiellement dans trois villes françaises : Paris, Lyon et Bordeaux. J’ai beaucoup parlé, et surtout beaucoup entendu, notamment des rafales de questions tournant toujours autour des problèmes récurrents de sécurité physique, d’arriérés de salaires dans la fonction publique, d’insécurité de l’emploi, des ravages du sida, de la mauvaise gouvernance politique et économique. En clair, mes jeunes interlocuteurs préféraient presque tous une situation précaire en France, où ceux qui avaient un emploi étaient notoirement sous-payés par rapport aux Français de niveau équivalent, à une aventure jugée « sans lendemain » dans leur pays d’origine. La moisson fut maigre, puisqu’une petite demi-douzaine de cadres seulement répondit à mon appel cette année-là. Mais je me félicite qu’en dépit de difficultés toujours croissantes, cette poignée de jeunes gens courageux ait connu jusqu’à présent une évolution de carrière plutôt encourageante.

Pour autant, je n’en ai pas voulu aux autres : qui ne souhaite le meilleur pour lui-même et pour sa famille ? C’est à nos dirigeants de trouver le moyen de réaliser les taux de croissance élevés indispensables à la survie de nos économies. Mais la croissance, à elle seule, ne fait pas le développement. Il faut lui ajouter un système de gouvernance propre à rendre des comptes à la population et à permettre à l’ensemble des citoyens de prendre part aux débats et aux décisions qui concernent chacun d’entre eux. Dans ce domaine, on est toujours loin du compte. Je pense également qu’un secteur privé surtout composé de petites et moyennes entreprises dynamiques élargirait les opportunités d’emploi et permettrait la reconnaissance des compétences africaines ainsi que leur juste rémunération.

Il reste que le seul vrai remède à la fuite des cerveaux réside dans un véritable développement des pays du continent noir, qui permettra, non seulement de former, mais aussi de conserver en Afrique les compétences dont nos sociétés et nos économies ont un si urgent besoin. C’est donc bien la responsabilité de nos dirigeants qui se trouve engagée là : quand comprendront-ils que c’est à eux qu’il incombe de prendre les bonnes décisions ?

La Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale (BDEAC), que j’ai l’honneur de présider aujourd’hui, s’efforce, pour sa part, de recruter des compétences sous-régionales installées en Europe et ailleurs et, parce qu’elle leur offre, à travers un processus de recrutement rigoureux et transparent, des conditions de travail et une gestion de carrière attrayantes, elle y a plutôt bien réussi ces dernières années. Un certain nombre de postulants - après une évaluation sans complaisance - ont dû choisir de démissionner de leur poste de travail à l’étranger pour intégrer la Banque. C’est là un constat encourageant.

[05 décembre 2005]

Par Anicet Georges Dologuélé, Président de la Banque de développement des Etats de l’Afrique centrale (BDEAC), ancien premier ministre de la République centrafricaine.

(1) International Migration, Remittances and the Brain Drain, Banque mondiale, Maurice Schiff et Caglar Özden, octobre 2005, Editions Palgrave Macmillan.

Source : Le Figaro, Edition du 5 décembre 2005.



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